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A Aléria, le passé étrusque de la Corse ressurgit

jeudi 28 mars 2019

La découverte à Aleria d’un tombeau du IVe siècle avant J.-C. relance les travaux archéologiques sur l’influence de ce peuple originaire d’Italie centrale.

L’influence de cette civilisation, apparue vers le Xe siècle avant l’ère chrétienne dans le centre de la péninsule italienne, s’y est fait sentir pendant plusieurs siècles. Elle fit d’Aléria la capitale de l’île, statut qu’elle conserva jusqu’à la fin de l’Antiquité.

A Aléria (Haute-Corse), une tombe étrusque du IVe siècle avant J.-C. en cours de fouille. DENIS GLIKSMAN / INRAP

Source Le Monde du 27/03/2019

Dans une fosse protégée de la pluie par une toile, entourée d’une terre fangeuse et traîtresse, un crâne luit faiblement. Encore piégé dans sa gangue glaiseuse, il tait ses secrets. Mais les motifs qu’on devine sur des poteries qui comme lui, émergent à moitié du sol humide, ont déjà parlé. Tout comme la volée de marches et le court couloir qui mènent au reste d’alcôve pétrifiée dans laquelle il repose. «  Il s’agit d’une tombe étrusque datant de 300 à 350 avant Jésus-Christ », affirme Laurent Vidal, qui dirige les fouilles conduites à Aléria (Haute-Corse) par l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) – lequel organisait une visite sur place, mardi 26 mars.

Ces fouilles qui ont débuté en juin 2018 ont été prescrites par l’Etat sur la parcelle d’un particulier et ont tout d’abord mis en évidence des voies de circulation antiques et une nécropole romaine. Pas moins de 130 tombes de nature diverse, avec leurs squelettes et plusieurs magnifiques bijoux, ont été mises au jour.

Mais la découverte d’un hypogée, c’est-à-dire une chambre funéraire creusée dans la roche, a plus encore suscité l’excitation des archéologues : ce type de tombeau en sous-sol avait déjà été trouvé dans les années 1960-1970, à 800 mètres seulement de là, par les archéologues Jean et Laurence Jehasse. Ils avaient alors dégagé 179 tombes de culture étrusque, datées entre 500 et 259 av. J.-C. Et collecté plus de 4 000 objets – vases, équipements militaires, etc. – dont une partie fait la fierté du musée départemental d’Aléria. Ce site est aujourd’hui muet, recouvert pour le préserver.

La découverte à proximité d’une nouvelle tombe fait donc ressurgir le passé étrusque de la Corse.

Crâne humain en cours de dégagement dans une tombe étrusque du IVe siècle avant J.-C. découverte à Aléria (Haute-Corse). Le défunt était entouré de skyphoi, des gobelets à grandes anses. DENIS GLIKSMAN / INRAP

Les techniques ont considérablement évolué

A quelques centaines de mètres, des ruines romaines, avec leur forum et leur amphithéâtre, témoignent de cette continuité : les Romains, qui ont vaincu les Etrusques à Velzna (Italie), en – 264, ont su eux aussi tirer tout le profit stratégique d’une telle cité côtière, dotée de trois ports, l’un maritime, l’autre sur la rivière et le dernier sur un étang lagunaire propre à protéger les flottes de passage.

Mais revenons à l’hypogée, en ce mardi pluvieux. Il ne faut pas imaginer un caveau : celui-ci était depuis longtemps effondré, et les archéologues ont d’abord dû dégager des mètres de terre pour redessiner les contours d’une chambre semi-circulaire qui devait faire un peu plus d’un mètre cube. Ici, pas de murs enduits dont les décors rappelleraient la maison du défunt, comme dans certaines riches tombes étrusques d’Italie. Seulement la roche nue, friable. L’intérêt de cette découverte est ailleurs : en quelques décennies, les techniques ont considérablement évolué, si bien que les archéologues espèrent pouvoir trouver des indices que leurs prédécesseurs n’avaient pu exploiter.

A Aléria (Haute-Corse), fouilles archéologiques mettant au jour une tombe étrusque, avec, au premier plan, les marches et le couloir conduisant à la chambre funéraire initialement creusée dans la roche. DENIS GLIKSMAN / INRAP

« La découverte de cette tombe va aussi intéresser nos collègues étruscologues à l’étranger  », se réjouit Dominique Garcia, le président de l’Inrap. Elle s’inscrit dans un programme plus vaste de recherches archéologique sur le territoire d’Aléria. Et dans une relance de l’archéologie en Corse où 80 chantiers de fouilles ont désormais lieu chaque année.

Plus de questions que de réponses

Mais pour l’heure, la tombe étrusque pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. Apparemment insensibles aux averses dans leurs bottes crottées, les archéologues échangent les hypothèses : ce disque verdâtre à demi dégagé serait-il un miroir de bronze jadis recouvert d’argent poli ? Et ces petites poteries, des skyphoi, sorte de gobelets à grandes anses, aux pieds du défunt, pouvaient-elles être ses biens personnels ? Tandis que ces vases, plus grands, sur ses flancs, auraient été les instruments traditionnels du banquet funéraire étrusque ? «  Le corps semble reposer sur le côté, semi-fléchi, note l’anthropologue Catherine Pigeade, ce qui évoque en effet la position adoptée lors des libations, sur une banquette. » Mais il faudra encore creuser couche par couche pour le savoir.

Poteries et objets en bronze - possiblement liés à un miroir - en cours d’exhumation dans une tombe étrusque du IVe siècle, à Aléria (Haute-Corse). DENIS GLIKSMAN / INRAP

C’est déjà une chance de disposer d’un squelette : les sols corses les rongent en général impitoyablement. On pourra alors déterminer son sexe et peut-être la cause du décès. Et en apprendre plus sur le statut du défunt. Il semble reposer seul, alors que les tombes découvertes par le couple Jehasse comptaient fréquemment deux ou trois corps.

Le budget des fouilles et des investigations associées (1,4 million d’euros pour l’ensemble du site) permettra de prélever l’ADN et de conduire diverses analyses biochimiques, notamment pour tester d’éventuelles traces de paludisme.

Et d’analyser le contenu des vases qui accompagnaient le défunt dans l’au-delà. Vin, huile d’olive, miel ? Trop tôt là encore pour le dire. La priorité est de les protéger, ternis après plus de 2 300 ans passés sous la terre. Exhumée d’un miraculeux coup de pelle mécanique, une bague d’or de la même époque, servant de sceau évoquant une Aphrodite, brille, elle, comme au premier jour, inaltérée par les siècles.

Anneau sigillaire en or représentant possiblement une Aprodite, datée du IVe siècle avant J.-C. et découverte à Aléria (Haute-Corse), lors de fouilles conduites par l’Institut national de recherches archéologiques préventives. DENIS GLIKSMAN / INRAP

Source : Hervé Morin Le Monde du 27/03/2019