Randonnées pédestres en Corse

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Le tout tourisme

lundi 10 mai 2021

Le géographe Rémy Knafou, professeur émérite de géographie, ne croit pas à un recul durable du secteur touristique, mis à l’arrêt par la pandémie de Covid-19, mais dans une tribune publiée dans le journal Le Monde, appelle à le refonder selon de nouvelles formes pour éviter les travers de ces dernières décennies.

" La pandémie causée par le coronavirus constitue une catastrophe sans précédent dans l’histoire du tourisme. On peut d’ores et déjà en tirer trois leçons.

"La crise a d’abord confirmé à quel point le tourisme était un fait de civilisation – un désir quasi universel – occupant une place notable, voire centrale, dans nos vies, dans nos villes, dans notre économie, dans notre rapport au monde, bien loin de la lubie
consumériste, négligeable et méprisable, à laquelle certains beaux esprits réduisent cette activité. Le tourisme nous manque quand nous en sommes empêchés par la pandémie, la maladie, l’âge ou l’insuffisance de moyens financiers. Et, s’il est un domaine où l’on ne peut faire l’économie du mode présentiel, c’est bien la pratique touristique.

"Cette crise aura fait des dégâts d’une ampleur considérable, qui affecteront durablement des pans entiers de l’économie, partout dans le monde : il y aura là des occasions de repartir sur des bases différentes.
Le monde entier s’y est converti.

"Cette exigence de refondation n’est pas seulement le fruit de la crise actuelle, qui n’a fait qu’amplifier une nécessité déjà patente depuis des années. Jusqu’en 2019, les excès de toutes sortes avaient, en partie au moins, été dissimulés par une croissance
ininterrompue : Saturation de territoires qui, à l’instar des Baléares, estimaient déjà qu’ils devenaient trop dépendants d’une activité touristique dont le rendement décroissait ; Lassitude des habitants de nombreux lieux, qui voyaient les touristes
bouleverser des parts de plus en plus importantes de leur univers quotidien ; Saturation, enfin, de la planète, menacée par le réchauffement climatique et l’emprise croissante des hommes sur des écosystèmes fragiles.

"Tout cela est le produit d’un système insuffisamment régulé, tourné vers un irraisonné et irresponsable « toujours plus », même s’il était de plus en plus maquillé sous les habits souvent trompeurs d’un « tourisme durable ».
Mais vouloir réinventer le tourisme ne veut pas dire en ignorer les réalités mondiales : changer de lieu pour son plaisir, dans le cadre de son temps libre, n’est plus l’apanage d’une minorité fortunée de la population. Le monde entier s’y est converti ; dans les
pays en développement, l’accès aux pratiques touristiques est l’un des critères de l’élévation du niveau de vie ; c’est ainsi qu’il y a désormais plus de touristes chinois et indiens que de touristes européens et états-uniens.

Tradition touristophobe
"Les solutions existantes ne répondent pas aux défis, qu’il s’agisse des nombreuses formes alternatives, pour aussi sympathiques qu’elles soient (tourisme solidaire, équitable, communautaire, etc.), ou bien de conceptions aussi radicales qu’irréalistes : fustiger le tourisme (de masse, évidemment), pronostiquer sa mort, se projeter dans l’après-tourisme, promouvoir un tourisme hors des sentiers battus, etc. Tout cela ne constitue qu’un nouvel avatar d’une tradition touristophobe marquée par un péché originel : nos élites n’ont toujours pas accepté que le tourisme s’ouvre au plus grand nombre et de devoir ainsi partager les plus beaux sites avec les autres.

"Une partie de notre vision du tourisme est toujours commandée par l’élitisme et la nostalgie. Certes, cela crée des marchés de niche pour ceux qui ont les moyens, dans un monde de plus en plus densément peuplé, de s’offrir des destinations de plus en plus lointaines où l’on peut se payer le luxe d’éviter les foules. Mais ce tourisme de privilégiés n’est pas à l’échelle des problèmes posés par l’accès au tourisme des classes moyennes des pays en développement, que les grands pays touristiques se disputaient âprement avant la pandémie ; compétition qui, à n’en pas douter, reprendra après la pandémie.

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Tour de Campanella

"Quant au « tourisme durable », porté par les instances internationales, les Etats, les entreprises, son efficacité est inversement proportionnelle à la réussite de sa diffusion planétaire. Tout le monde s’en réclame mais, généralement, pour mieux nous vendre produits et destinations dont la durabilité réelle est douteuse. Le système touristique est passé maître dans l’art de détourner à son profit les doctrines les plus vertueuses. Beaucoup de défenseurs de l’environnement comme du patrimoine sont ainsi devenus des alliés objectifs d’une activité qui, jusqu’en 2019, continuait à progresser à un rythme que rien ne semblait pouvoir arrêter.

"Les lieux du « sous-tourisme » ont une carte à jouer

"Après la pandémie, le tourisme repartira. Il importe que ce rebond, nécessaire pour tous ceux qui en vivent et pour ceux qui le pratiquent, ne se fasse pas sur des bases identiques ; pour en minorer les impacts négatifs, il faudra à la fois que notre système touristique se réforme – celui-là même qui a réussi jusqu’à présent à avancer ses pions, jusqu’aux lieux les plus reculés de la planète – et que les hauts lieux touristiques renoncent à la logique du « toujours plus » et acceptent de réguler les flux et de diminuer la croissance des profits.

"Après la pandémie, les lieux du « sous-tourisme », bien plus nombreux que les lieux du « surtourisme », et que des touristes ont souvent découvert sous la contrainte de la nécessité sanitaire et des limitations kilométriques ou étatiques, auront une carte à
jouer dans la redistribution d’une partie des flux.

"Les infinies capacités d’invention et d’adaptation dont témoigne l’histoire du tourisme sur le temps long incitent à l’optimisme pour l’avenir, dès lors que les hommes prennent conscience des effets négatifs de leur toute-puissance, des excès de la mondialisation, mais aussi de la leur vulnérabilité, révélée par la pandémie. Cette épreuve sans précédent pour le système touristique doit être l’occasion d’un changement de paradigme, alimenté par un surcroît de réflexivité, individuelle et collective. Voilà pourquoi il n’est pas utopique de vouloir réinventer un tourisme qui respecte les aspirations des individus, les besoins de nos sociétés, les exigences de notre planète."

PS : "Rémy Knafou est professeur émérite de géographie à l’université Paris-I - Panthéon-Sorbonne, cofondateur du Festival international de géographie de Saint-Dié-des-Vosges (Vosges) et auteur de Réinventer le tourisme (Ed du Faubourg, 2021)."

Messages

  • Je suis d’accord.
    1) le tourisme est un fait de civilisation , à ranger du coté culturel, qui, comme la culture, a énormément souffert de la pandémie
    2) il provoque une saturation de quelques territoires nécessitant des aménagements spécifiques, comme des stations d’épuration de beaucoup plus grande capacité, inexploitée en dehors des périodes d’afflux ;
    3) il provoque une lassitude des habitants bien que les commerces et les emplois profitent de l’afflux, en renchérissant les logements, augmentant les loyers, rendant impossible le logement sur place pour les enfants, comme pour les salariés des différentes activités commerciales. Il conduit à l’embolie.
    4) enfin l’afflux pollue et détruit par le piétinement des sols et des sentiers, par la pollution qu’il accroit, par la perte de cachet du site qui faisait sa renommée et générait l’afflux... les écosystèmes les plus fragiles sont les premiers à disparaître alors qu’ils étaient souvent à l’origine de la curiosité et de la valeur patrimoniale du site, la réserve de Scandola l’illustre... enfin il conduit aussi à la privatisation par certains des sites les plus remarquables...

    Il appartient donc aux diverses institutions de préserver les sites les plus visités en promouvant des aménagements et des règlements adaptés et non en fixant un droit d’entrée toujours plus onéreux... qui ne profite qu’aux plus fortunés, qui sont aussi les plus gros pollueurs...

  • Une autre conséquence a trait à l’urbanisme :
    La ville se crée et se tourne vers sa spécificité : la mer, la plage, la vue... et en oublie sa propre organisation comme sa circulation interne, et ses propres intérêts, comme les écoles, les crèches, les parkings, les places, les lieux de socialisation, mais tous les résidents contribuent au financement de ses structures (station d’épuration de très grande capacité mais toujours insuffisante) face à un accroissement recherché en permanence, dont l’objet est le commerce seul , ce qui ne répond qu’aux attentes de la seule fraction commerçante de la population...
    Fraction qui dispose de plus en plus de ressources et devient un puissant lobby dont le résultat conduit à une embolie .
    Voilà sans doute pourquoi, parfois, certains ont deux jambes, l’une sur la côte, l’autre à la montagne...
    L’objet n’est plus la communauté villageoise mais, seul, un chiffre d’affaires tout personnel...
    Et l’esprit village, la solidarité afférente, s’effacent... conduisant à un recours accru à des services étatiques...

  • Pour répondre à Christian et Marie Pierre, j’ajouterais qu’une activité seule, une spécificité unique, un unique attrait accroit la fragilité d’une structure, diminue son potentiel, accélère sa perte.... Comme l’exemple des stations de ski l’illustre merveilleusement en ayant tout accès sur le ski de piste... et en ayant ainsi accru leur fragilité au réchauffement...

    Il y a en Corse un littoral sauvage et merveilleux que le Conservatoire s’emploie à préserver d’un mitage qui privatise, ferme l’accès au bord de mer, et où certains propriétaires créent de grands domaines, capturent la vie sauvage en installant le long de leur grillage des trappes pour y attirer le gibier sauvage, et y déposer régulièrement par exemple des appâts sous forme de grains de maïs....
    L’objet n’est plus, alors, la protection de quoi que ce soit, mais sa captation et sa commercialisation par l’organisation, par exemple, de chasses privées.....

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